Oh, let me be mawkish for the nonce! I am so tired of being cynical.

J’ai laissé le blog à l’abandon au milieu de nulle part quand je suis rentrée en France l’an dernier, mais il m’a été difficile de trouver la motivation (et même, je dois l’avouer, l’envie) d’écrire sur Krasnoyarsk alors que je n’y étais plus.

Enfin, un an plus tard, après un séjour dans la ville magnifique de Saint-Pétersbourg qui m’a un peu réconciliée avec la Russie, je suis repartie pour ma Sibérie natale. Je suis là, et j’écris, et je tombe vaguement dans le sentimentalisme.

Revenir tous les ans à Krasnoyarsk donne à ma vie un côté… circulaire, comme le cadran d’une montre sur laquelle l’aiguille fait un tour, pour revenir, à intervalles réguliers, toujours au même endroit. Le temps passe, les choses autour changent un peu, et puis je deviens adulte, mais je retombe toujours au même point. Mes grand-mères vieillissent et cherchent toujours à me nourrir, les alcooliques de la famille boivent, la pluie forme sur le trottoir des flaques qui mettent une éternité à sécher.

Ma grand-mère paternelle m’a répété une dizaine de fois qu’il fallait que je ne revienne pas sans mari. Tout a commencé quand je me suis mise (comme tous les ans mais cette fois j’ai atteint un âge semble-t-il fatidique d’un point de vue timing matrimonial) à rentrer tranquillement après 22h après avoir traîné avec des amies sur les quais du Yenisei. C’est à quelques centaines de mètres de l’immeuble de ma grand-mère, et dans le quartier règne un calme plat, mais ma grand-mère angoisse à l’idée que je rentre seule. Elle s’est mis en tête que si je venais à Krasnoyarsk avec mon mari, ben je ne serais pas seule parce qu’il m’accompagnerait dans mes sorties le soir et elle dormirait tranquille !

Je développe maintes stratégies pour éviter de lui répondre sur le fond, qui est que l’institution matrimoniale m’est à peu près aussi indifférente que les scores du championnat pakistanais de cricket (et qu’en plus quand bien même je voudrais me marier, je n’ai personne à épouser présentement, et je n’ai pas envie de chercher). Bref, cette conversation est pour moi complètement absurde, mais elle est bien revenue dix fois dans les trois derniers jours. Je ne songe même pas à répondre franchement ; j’ai l’impression que cela déclencherait un psychodrame mais que ma grand-mère, née dans les années 30 et ayant toujours été du même avis sur la question, ne pourrait pas trouver ça normal et sain qu’on n’ait pas envie de se marier et qu’on s’en tamponne même le coquillart à coup de pelle. Ce qui semble avoir marché, par contre, pour qu’elle me lâche un peu la grappe, c’est qu’elle a fini par croire que je suis trop absorbée par mes études et/ou ma carrière pour vouloir fonder une famille (même si je n’ai pas dit ça, et même pas essayé de le lui faire croire par des sous-entendus, elle a compris de travers et je ne l’ai pas contredite), et au moins du coup elle m’a à peu près foutu la paix ; depuis elle n’a évoqué le sujet qu’une fois et de manière détournée.

Je pensais plutôt qu’à l’âge de 23 ans je m’étais trop dangereusement approchée du moment où on allait me harceler à propos de procréer (je suis née quand ma mère avait 24 ans), mais au moins, personne ne me fait chier là-dessus pour le moment. Je vais continuer à sous-entendre vaguement que je suis absorbée par ma carrière académique, ça passera mieux que si j’avouais avoir les enfants en horreur.

Mais bref voilà, avoir la vingtaine en Russie c’est en général commencer à se prendre en permanence en pleine face des injonctions superliminales à fonder une famille. Mon amie d’enfance âgée de 28 ans, par exemple, est extrêmement complexée par le fait d’être la seule de son groupe d’amis à ne pas encore avoir de descendance, et produire son premier enfant est sa priorité dans la vie.

Pour ma part, en termes de grandes étapes dans la vie, il m’est arrivé un événement d’un autre genre. Comme partout en Russie, les immeubles sibériens sont organisés en rectangle autour d’une cour. Dans ces cours, les enfants jouent (sur des balançoires, dans des bacs à sable…), et les adultes descendent s’asseoir (ou, quand ce sont des grand-mères, se raconter des potins, ou, quand ce sont des alcooliques, se mettre des mines). Quand j’étais petite, ma grand-mère maternelle m’emmenait jouer dans la cour (les autres adultes de mon entourage aussi, mais cette histoire ne les concerne pas). Bref, j’ai des tas de souvenirs très nets de la cour d’immeuble de ma grand-mère (l’autre donc, pas celle chez qui je vis en ce moment). Elle a toujours vécu au même endroit ; sur une balançoire elle m’a appris à compter jusqu’à 100, dans un coin de la cour je me suis pris un seau d’eau sur la tête (il y a un jour par an, le 7 juillet, où la tradition est d’arroser tout le monde dans la rue ; le seau d’eau figure parmi les manifestations les plus brutales possibles de cette tradition). À un endroit j’ai fait tomber un nid de guêpes et reçu quelques piqûres, à la plupart des autres endroits j’ai joué avec les enfants du voisinage. Bref, il y a vingt ans, ma grand-mère m’accompagnait me promener dans la cour.

Cette année (depuis mon dernier séjour en Russie) la santé de ma grand-mère maternelle s’est dégradée d’un coup. Elle a subi une chute brutale (un type l’a agressée pour lui arracher son sac à main puis l’a poussée) ce qui lui rend la marche plus difficile, et elle a vécu un AVC qui lui a laissé des problèmes d’équilibre à peu près permanents. Du coup, elle ne sort quasiment plus jamais seule, de peur de tomber, par manque de force ou perte d’équilibre (et puis elle me dit, « je ne marche pas droit, alors tout le monde doit croire que je suis saoule, j’ai honte »). Mon oncle avec qui elle vit l’accompagne quand c’est nécessaire, mais sinon elle sort rarement.

Bref, aujourd’hui, je suis venue chez ma grand-mère maternelle, il faisait un temps magnifique (+25°C, un petit soleil agréable, un petit vent rafraîchissant). Et pour la première fois, c’est moi qui ai accompagné ma grand-mère faire un tour dans la cour. Elle était ravie, ça faisait une semaine qu’elle n’était pas sortie (il avait fait vraiment moche ; mon oncle vaquait à ses occupations), mais moi je n’ai à peu près rien dit de toute la promenade. On traversait la cour lentement, à son rythme, et puis on s’est assises sur un banc pour qu’elle se repose, et moi je devais juste avoir un air renfrogné et blasé. En réalité, ma vie était un peu en train de défiler dans ma tête, et je faisais des efforts pour ne pas laisser paraître le fait que les yeux me picotaient. Le temps passe tout le temps, mais parfois une grosse prise de conscience nous tombe dessus d’un coup, et c’est ce que j’ai vécu tout à l’heure.

Et puis aussi, je suis arrivée chez elle les bras chargés de fruits, elle m’a accueillie en disant « mais c’est le monde à l’envers, normalement c’est moi qui devrais te gâter ! ». En effet, dans les années 90, où la Russie était dans une espèce de chaos, et mes parents étaient fauchés comme les blés, dans les moments les plus durs mes grand-mères nous apportaient des sacs de nourriture, mais aujourd’hui c’est elle qui vit, avec mon oncle et sa fille, à trois sur sa pension de retraite, et moi, même si je ne roule pas sur l’or, je peux apporter les fruits qu’elle ne peut pas se permettre de manger autant qu’elle le voudrait…

Une espèce de retournement s’est donc opéré de ce côté de la famille ; j’en suis encore un peu secouée, de voir ma grand-mère aussi malade et pauvre.

Revenir épisodiquement dans un pays où il y a un « trou » démographique et la population baisse, c’est tous les ans avoir plus de membres de la famille qui deviennent vieux que de membres de la famille qui naissent…

À part ça, la ville est polluée, les jeunes sont endettés (il y a des pubs pour prendre des crédits à la conso ou des hypothèques sur tous les murs, et des stands qui donnent des crédits à tous les coins de rue), il y a des embouteillages sur les boulevards, la bulle immobilière locale bat son plein et les médias diffusent des messages pro-Poutine abracadabrants.

Bon, il y a peut-être plein de merde en Sibérie, mais on a des couchers de soleil sublimes ; hier je traversais le Yenisei en bus quand (heureusement j’ai soulevé mon regard de mon bouquin) le ciel prenait des teintes violettes et oranges complètement surnaturelles, qui se reflétaient sur l’eau du fleuve. Quelques minutes plus tard, nous longions un chantier, et la vue d’immeubles à-demi construits sur fond de ce ciel pourpre avait quelque chose d’apocalyptique. Devant tant de beauté en général je me sens assez vide, comme si je n’avais pas les capacités de l’absorber, comme si j’écarquillais les yeux, j’essayais de me concentrer au maximum, et puis tout ceci glissait quelque part à la limite de ma conscience sans vraiment entrer dedans. Je voudrais me repaître de ces belles choses, ces belles visions, ces belles sensations, me vautrer dedans, m’en enîvrer jusqu’à plus soif… mais c’est comme tenter de retenir de l’eau entre ses mains : je lutte quelques secondes et puis elle finit par couler et puis les mains sèchent et il semble n’en rester rien. Je reste sur la sensation désagréable d’être imperméable à la beauté, d’avoir perdu (comme si je l’avais déjà eue, ce qui est, il faut le dire, fort douteux) la faculté de contempler, de se remplir de la beauté, de s’oublier dedans. Je ne sais ni comment la (re?)trouver, ni si c’est un simple fantasme, un idéal inatteignable.

J’ai essayé d’imprimer, hier, dans ma mémoire, comme un cliché de cette vision d’apocalypse : des murs de béton, des quadrillages (car les fenêtres étaient encore absentes), un mur construit jusqu’en haut et les autres arrêtés plus bas, du béton gris et géométrique, des lignes droites et perpendiculaires, au milieu de ce terrain vague de chantier, gris lui aussi probablement, et autour rien, et derrière, le soleil flamboyait de ses derniers rayons orangés au milieu d’un ciel surréaliste qui passait souplement du pourpre au violet et parcouru de minces et timides nuages plutôt lavande.

Je ne reconstituerai jamais pleinement dans ma mémoire cette vision ; encore moins arriverai-je à lui rendre justice à travers des mots.

siberia-sunset

Le temps qui passe, le soleil qui se couche. Je suis d’une effroyable banalité et d’un sentimentalisme certain. Je suis encore en Sibérie pour deux semaines.

Photo prise ici, et la citation du titre de l’article vient de Lolita de Nabokov (écrit en anglais)

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2 réflexions sur “Oh, let me be mawkish for the nonce! I am so tired of being cynical.

  1. j’ai vécu une année a Krasnoyarsk, et c’est très dur d’expliquer aux gens ce qu’est la Sibérie, et les vidéos/textes de grishkovets ne sont pas traduits. Parfois j’aimerais écrire sur mon expérience, mais une année c’est trop court, et je pense que seuls des gens qui sont vraiment natifs peuvent le faire. Votre blog permet de faire un pont entre la France et la Sibérie/Russie. Je repense souvent aux couchers de soleil, ou même aux levers de soleil en été au bord du Yenisei. C’est comme si la ville s’embrasait, impossible de transmettre cette sensation avec des mots ou des photos. Je n’avais jamais vu ça. Continuez à écrire!!

  2. Priviet Maria,
    Tombé sur ton blog par hasard et le hasard fait très bien les choses parfois. Merci c’est frais, spontané, plein d’humour. J’ai plusieurs fois voyagé en russie en essayant de m’éloigner des sentiers battus (Chiens de traineau en Carélie, Solovki, …) mais jamais en Sibérie enfin pas encore j’irai c’est certain. Je pense d’ailleurs à faire un séjour autour du Baikal l’année prochaine. J’imagine que fin août.septembre doit être une bonne période? Encore merci pour le plaisir de ce blog et j’espère que tu auras encore « la pêche » pour nous faire quelques ligne en cadeau.

    всиво хорошево
    Gianfranco

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