Autopsie d’un week-end ordinaire à la campagne en famille

J’ai passé ce week-end en famille, dans un village perdu au milieu de la Taïga. La Taïga, c’est cette immense forêt de cônifères qui occupe une bonne partie de la Sibérie (il y en a aussi en Scandinavie et au nord de l’Amérique du Nord). Je crois que c’est la forêt la plus vaste du monde, mais comme ce sont des cônifères (qui donc ne consomment pas du CO2 pour rejeter de l’oxygène), ça ne « nettoie » pas l’atmosphère, contrairement à par exemple la forêt amazonienne, alors tout le monde s’en fout.
À 1h30 environ de Krasnoyarsk, il y a un village où la famille de ma mère a des maisons en bois. Ma mère a un nombre élevé d’oncles, et une tante, et tous ces gens ont des maris/femmes, des enfants et des petits-enfants. Ce week-end on fêtait l’anniversaire d’un de mes grands-oncles, et on s’est tous retrouvés là-bas à cette occasion.
Je n’ai pas pris de photos (mon appareil est en train de décéder), mais voici une photo d’un autre village qui donne une assez bonne idée d’à quoi ressemble le lieu.

village

Comme dans la plupart des villages Sibériens frappés par l’exode rural, presque tous les résidents permanents sont partis ; ceux qui ne viennent que le week-end sont désignés par le terme de « datchniki ». En effet, les datchas se différencient des « vrais » villages car celles-ci n’ont jamais été peuplées en résidences principales et ont été construites au XXè siècles directement à cet usage d’y passer par intermittence. Ce que le terme de « datchniki » recouvre, c’est que désormais la plupart des gens n’utilisent plus leur maison à la campagne que comme datcha.

Il n’y a pas l’eau courante (super quand tu as tes règles ! haha…) ; il faut aller chercher de l’eau au puits. En revanche, il y a l’électricité (ouf), mais on se chauffe quand même au bois. Pour se laver, une petite maison annexe est utilisée. On l’appelle « banya », c’est une sorte de sauna russe, où la tradition est de la chauffer à une cinquantaine de degrés, et d’y suer comme au hammam, avant de se fouetter avec des feuilles de bouleau (??!! c’est bon pour la santé paraît-il) ; aujourd’hui chez moi on a un peu la flemme alors on fait chauffer juste assez pour qu’il y fasse tiède et avoir de l’eau tiède pour se rincer la gueule ; ça se passe en prenant de l’eau chaude au–dessus du poêle, en la mélangeant avec de l’eau froide du puits, et en s’aspergeant avec ; c’est à peu près pratique quand on a le coup de main ; pour ma part ça fait des années que je ne me suis pas lavée dans ces conditions (suite entre autres à mes passages en Russie devenus rares, et au fait que le voisin a foutu le feu à la datcha qui appartenait à la famille du côté de mon père, mais c’est une autre histoire), du coup c’était un peu la galère. Cette fois je me suis lavée seule (vu que je me suis partie me coucher avant tout le monde), mais il faut savoir que, dans cette tradition de banya collective, normalement les Russes se font suer et/ou se lavent collectivement dans ces choses, tous les hommes ensemble et toutes les femmes ensemble (d’où peut-être leur pudeur plutôt absente entre gens du même sexe).

Ah oui et les toilettes sont en mode « cabane en bois au fond du jardin » au-dessus d’un grand trou creusé dans le sol, avec un plancher en planches de bois avec un trou au milieu (re-haha…).

Les occupations dans ce type de résidence secondaire relèvent principalement du travail domestique ; ma famille en parle comme « travail » mais vraiment en mode « travail à côté », travail–loisir pour le plaisir. Il y a un potager, avec des patates, des concombres, des courgettes, des tomates, du chou, de l’oignon, des framboises, et je dirais que le jardinage est la seule activité pas trop genrée (mises à part les fleurs, féminines). Le reste suit un partage genré des tâches extrêmement strict. Pendant que les femmes font la cuisine, le ménage et la vaisselle, les hommes coupent du bois, font des travaux, vont en forêt cueillir des framboises ou des champignons ou des pommes de pin, ou chasser. Ce qui est marrant c’est que les enfants sont associés aux activités plutôt masculines : ma cousine de 7 ans et moi nous sommes entraînées à tirer à la carabine sous la supervision de mon grand-oncle ; on emmène les enfants en forêt pour les opérations de cueillette… et avec l’âge les femmes se spécialisent dans les tâches domestiques liées à l’intérieur de la maison.

Aller dans la Taïga, c’est pénible. En fait ce ne sont pas les ours qui risquent de te bouffer… mais tu te fais agresser à mort par les moucherons et les moustiques. J’étais couverte de la tête aux pieds (filet sur le visage), mais les moustiques ont quand même bien pourri mes mains, que je n’avais pas voulu couvrir de produit anti-moustiques par peur d’empoisonner les champignons avec. Quant aux moucherons, qui n’a pas le visage protégé s’expose à en voir plein se suicider dans ses yeux et ses narines, un calvaire. Et encore, ce n’est pas la saison des tiques (qui transemettent des maladies graves en plus, les saletés).
Pour avancer dans la forêt, il faut essayer de regarder en permanence sous ses pieds (trous, branches, hautes herbes) et devant soi (sinon on se prend des branches dans le visage). Bref ce n’est pas de tout repos. Quant à moi, j’étouffais sous mes mille couches de vêtements (je me suis un peu trop bien couverte pour me protéger des insectes et de l’humidité des herbes). J’avais beaucoup de mal à avancer aussi vite que mon grand-oncle, qui gambadait aisément dans cet enfer tel un jeune cabri. Le lendemain, quand on m’a proposé d’aller chercher des framboises encore beaucoup plus loin dans la forêt, j’ai refusé tout net (et en plus, les grands-oncles qui y sont allés se sont ramassés une pluie diluvienne, quoique brève, sur le retour).

Et les ours ? En fait l’été ils ne sont pas agressifs ; on en croise très rarement, et quand c’est le cas ils n’attaquent pas car ils sont repus (les framboises et autres étant moins fatigantes à attraper que des humains). En revanche, quand un ours n’a pas assez mangé l’été avant de s’endormir, et que la faim le tire de son hibernation, il erre, affamé, sans aucune denrée autour… et là mieux vaut ne pas être sur son chemin. Mais là encore, c’est rare. Quoique dans ces cas d’ours errant l’hiver, ils peuvent aller jusqu’aux aux portes des villages voire des villes… mais ils ne font en général pas de victimes. Bref, nos ours Sibériens nationaux attaquent rarement des gens (et je n’en ai jamais vu en vrai dans la nature par exemple). En revanche il paraît que nos lynx sont très dangereux, à se jeter des branches des arbres et croquer le cou directement, mais c’est également extrêmement rare. Finalement se perdre en forêt est le danger le plus crédible.

Outre le travail domestique et la cueillette, nous avons fait une grande tablée de fête le samedi soir (après quelques verres dans l’après-midi…), une cousine de ma mère œuvrait très activement à verser à tout le monde des verres d’eau de vie maison dont elle avait acheté trois litres ; un grand-oncle extrêmement saoul m’a embrouillée pendant une demi-heure pour que je revienne à Krasnoyarsk travailler dans une grande compagnie pétrolière ; quand on lui a dit de s’asseoir de l’autre côté de la table pour qu’il me lâche, le grand-oncle assis à mon autre côté a développé son couplet christianno-communiste habituel (et de me citer des passages de la Bible qui auraient soi-disant préfiguré Le Capital de manière métaphorique… ah et il faut aussi savoir que les communistes dans la Russie contemporaine sont limite plus racistes que les partis d’extrême-droite). Lassée, je suis partie dormir. Le lendemain matin (après un petit déj accompagné de petite vodka), la situation a dérapé en scandale total quand on a parlé politique (les communistes-chrétiens c’est pas les pires ; il y a aussi ceux qui chantent des louanges à Poutine et assurent que ce n’est pas la télé russe qui diffuse de la propagande mais les médias occidentaux, entre deux remarques racistes et homophobes…), et ça m’a saoûlée bien plus que l’auraient fait quarante shots d’eau de vie.
Mais toute ma famille ne boit pas des petites vodkas ou de l’eau de vie trois fois par jour, comme tout le monde n’a pas des opinions politiques de merde (la génération plus jeune qui lit Internet est plutôt beaucoup plus opposante à Poutine), il se trouve que ce week-end j’étais seule contre tous ; c’est plus facile quand un membre de la famille résidant toujours là-bas dit la même chose que moi, car l’argument « c’est toi qui es lobotomisée par la propagande européenne anti-russe » ne tient pas.
Bref, je suis rentrée avec une gueule de bois monstrueuse, mais elle n’est pas due à l’alcool.

À l’avenir, entre deux articles factuels sur la Sibérie, je pondrai bien une petite ébauche d’auto-analyse, pour continuer sur le mode « Florence Weber de PMU », pour essayer d’expliciter, quand je parle de ma vie quotidienne là-bas, de quel milieu social je parle exactement.

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2 réflexions sur “Autopsie d’un week-end ordinaire à la campagne en famille

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