Oh, let me be mawkish for the nonce! I am so tired of being cynical.

J’ai laissé le blog à l’abandon au milieu de nulle part quand je suis rentrée en France l’an dernier, mais il m’a été difficile de trouver la motivation (et même, je dois l’avouer, l’envie) d’écrire sur Krasnoyarsk alors que je n’y étais plus.

Enfin, un an plus tard, après un séjour dans la ville magnifique de Saint-Pétersbourg qui m’a un peu réconciliée avec la Russie, je suis repartie pour ma Sibérie natale. Je suis là, et j’écris, et je tombe vaguement dans le sentimentalisme.

Revenir tous les ans à Krasnoyarsk donne à ma vie un côté… circulaire, comme le cadran d’une montre sur laquelle l’aiguille fait un tour, pour revenir, à intervalles réguliers, toujours au même endroit. Le temps passe, les choses autour changent un peu, et puis je deviens adulte, mais je retombe toujours au même point. Mes grand-mères vieillissent et cherchent toujours à me nourrir, les alcooliques de la famille boivent, la pluie forme sur le trottoir des flaques qui mettent une éternité à sécher.

Ma grand-mère paternelle m’a répété une dizaine de fois qu’il fallait que je ne revienne pas sans mari. Tout a commencé quand je me suis mise (comme tous les ans mais cette fois j’ai atteint un âge semble-t-il fatidique d’un point de vue timing matrimonial) à rentrer tranquillement après 22h après avoir traîné avec des amies sur les quais du Yenisei. C’est à quelques centaines de mètres de l’immeuble de ma grand-mère, et dans le quartier règne un calme plat, mais ma grand-mère angoisse à l’idée que je rentre seule. Elle s’est mis en tête que si je venais à Krasnoyarsk avec mon mari, ben je ne serais pas seule parce qu’il m’accompagnerait dans mes sorties le soir et elle dormirait tranquille !

Je développe maintes stratégies pour éviter de lui répondre sur le fond, qui est que l’institution matrimoniale m’est à peu près aussi indifférente que les scores du championnat pakistanais de cricket (et qu’en plus quand bien même je voudrais me marier, je n’ai personne à épouser présentement, et je n’ai pas envie de chercher). Bref, cette conversation est pour moi complètement absurde, mais elle est bien revenue dix fois dans les trois derniers jours. Je ne songe même pas à répondre franchement ; j’ai l’impression que cela déclencherait un psychodrame mais que ma grand-mère, née dans les années 30 et ayant toujours été du même avis sur la question, ne pourrait pas trouver ça normal et sain qu’on n’ait pas envie de se marier et qu’on s’en tamponne même le coquillart à coup de pelle. Ce qui semble avoir marché, par contre, pour qu’elle me lâche un peu la grappe, c’est qu’elle a fini par croire que je suis trop absorbée par mes études et/ou ma carrière pour vouloir fonder une famille (même si je n’ai pas dit ça, et même pas essayé de le lui faire croire par des sous-entendus, elle a compris de travers et je ne l’ai pas contredite), et au moins du coup elle m’a à peu près foutu la paix ; depuis elle n’a évoqué le sujet qu’une fois et de manière détournée.

Je pensais plutôt qu’à l’âge de 23 ans je m’étais trop dangereusement approchée du moment où on allait me harceler à propos de procréer (je suis née quand ma mère avait 24 ans), mais au moins, personne ne me fait chier là-dessus pour le moment. Je vais continuer à sous-entendre vaguement que je suis absorbée par ma carrière académique, ça passera mieux que si j’avouais avoir les enfants en horreur.

Mais bref voilà, avoir la vingtaine en Russie c’est en général commencer à se prendre en permanence en pleine face des injonctions superliminales à fonder une famille. Mon amie d’enfance âgée de 28 ans, par exemple, est extrêmement complexée par le fait d’être la seule de son groupe d’amis à ne pas encore avoir de descendance, et produire son premier enfant est sa priorité dans la vie.

Pour ma part, en termes de grandes étapes dans la vie, il m’est arrivé un événement d’un autre genre. Comme partout en Russie, les immeubles sibériens sont organisés en rectangle autour d’une cour. Dans ces cours, les enfants jouent (sur des balançoires, dans des bacs à sable…), et les adultes descendent s’asseoir (ou, quand ce sont des grand-mères, se raconter des potins, ou, quand ce sont des alcooliques, se mettre des mines). Quand j’étais petite, ma grand-mère maternelle m’emmenait jouer dans la cour (les autres adultes de mon entourage aussi, mais cette histoire ne les concerne pas). Bref, j’ai des tas de souvenirs très nets de la cour d’immeuble de ma grand-mère (l’autre donc, pas celle chez qui je vis en ce moment). Elle a toujours vécu au même endroit ; sur une balançoire elle m’a appris à compter jusqu’à 100, dans un coin de la cour je me suis pris un seau d’eau sur la tête (il y a un jour par an, le 7 juillet, où la tradition est d’arroser tout le monde dans la rue ; le seau d’eau figure parmi les manifestations les plus brutales possibles de cette tradition). À un endroit j’ai fait tomber un nid de guêpes et reçu quelques piqûres, à la plupart des autres endroits j’ai joué avec les enfants du voisinage. Bref, il y a vingt ans, ma grand-mère m’accompagnait me promener dans la cour.

Cette année (depuis mon dernier séjour en Russie) la santé de ma grand-mère maternelle s’est dégradée d’un coup. Elle a subi une chute brutale (un type l’a agressée pour lui arracher son sac à main puis l’a poussée) ce qui lui rend la marche plus difficile, et elle a vécu un AVC qui lui a laissé des problèmes d’équilibre à peu près permanents. Du coup, elle ne sort quasiment plus jamais seule, de peur de tomber, par manque de force ou perte d’équilibre (et puis elle me dit, « je ne marche pas droit, alors tout le monde doit croire que je suis saoule, j’ai honte »). Mon oncle avec qui elle vit l’accompagne quand c’est nécessaire, mais sinon elle sort rarement.

Bref, aujourd’hui, je suis venue chez ma grand-mère maternelle, il faisait un temps magnifique (+25°C, un petit soleil agréable, un petit vent rafraîchissant). Et pour la première fois, c’est moi qui ai accompagné ma grand-mère faire un tour dans la cour. Elle était ravie, ça faisait une semaine qu’elle n’était pas sortie (il avait fait vraiment moche ; mon oncle vaquait à ses occupations), mais moi je n’ai à peu près rien dit de toute la promenade. On traversait la cour lentement, à son rythme, et puis on s’est assises sur un banc pour qu’elle se repose, et moi je devais juste avoir un air renfrogné et blasé. En réalité, ma vie était un peu en train de défiler dans ma tête, et je faisais des efforts pour ne pas laisser paraître le fait que les yeux me picotaient. Le temps passe tout le temps, mais parfois une grosse prise de conscience nous tombe dessus d’un coup, et c’est ce que j’ai vécu tout à l’heure.

Et puis aussi, je suis arrivée chez elle les bras chargés de fruits, elle m’a accueillie en disant « mais c’est le monde à l’envers, normalement c’est moi qui devrais te gâter ! ». En effet, dans les années 90, où la Russie était dans une espèce de chaos, et mes parents étaient fauchés comme les blés, dans les moments les plus durs mes grand-mères nous apportaient des sacs de nourriture, mais aujourd’hui c’est elle qui vit, avec mon oncle et sa fille, à trois sur sa pension de retraite, et moi, même si je ne roule pas sur l’or, je peux apporter les fruits qu’elle ne peut pas se permettre de manger autant qu’elle le voudrait…

Une espèce de retournement s’est donc opéré de ce côté de la famille ; j’en suis encore un peu secouée, de voir ma grand-mère aussi malade et pauvre.

Revenir épisodiquement dans un pays où il y a un « trou » démographique et la population baisse, c’est tous les ans avoir plus de membres de la famille qui deviennent vieux que de membres de la famille qui naissent…

À part ça, la ville est polluée, les jeunes sont endettés (il y a des pubs pour prendre des crédits à la conso ou des hypothèques sur tous les murs, et des stands qui donnent des crédits à tous les coins de rue), il y a des embouteillages sur les boulevards, la bulle immobilière locale bat son plein et les médias diffusent des messages pro-Poutine abracadabrants.

Bon, il y a peut-être plein de merde en Sibérie, mais on a des couchers de soleil sublimes ; hier je traversais le Yenisei en bus quand (heureusement j’ai soulevé mon regard de mon bouquin) le ciel prenait des teintes violettes et oranges complètement surnaturelles, qui se reflétaient sur l’eau du fleuve. Quelques minutes plus tard, nous longions un chantier, et la vue d’immeubles à-demi construits sur fond de ce ciel pourpre avait quelque chose d’apocalyptique. Devant tant de beauté en général je me sens assez vide, comme si je n’avais pas les capacités de l’absorber, comme si j’écarquillais les yeux, j’essayais de me concentrer au maximum, et puis tout ceci glissait quelque part à la limite de ma conscience sans vraiment entrer dedans. Je voudrais me repaître de ces belles choses, ces belles visions, ces belles sensations, me vautrer dedans, m’en enîvrer jusqu’à plus soif… mais c’est comme tenter de retenir de l’eau entre ses mains : je lutte quelques secondes et puis elle finit par couler et puis les mains sèchent et il semble n’en rester rien. Je reste sur la sensation désagréable d’être imperméable à la beauté, d’avoir perdu (comme si je l’avais déjà eue, ce qui est, il faut le dire, fort douteux) la faculté de contempler, de se remplir de la beauté, de s’oublier dedans. Je ne sais ni comment la (re?)trouver, ni si c’est un simple fantasme, un idéal inatteignable.

J’ai essayé d’imprimer, hier, dans ma mémoire, comme un cliché de cette vision d’apocalypse : des murs de béton, des quadrillages (car les fenêtres étaient encore absentes), un mur construit jusqu’en haut et les autres arrêtés plus bas, du béton gris et géométrique, des lignes droites et perpendiculaires, au milieu de ce terrain vague de chantier, gris lui aussi probablement, et autour rien, et derrière, le soleil flamboyait de ses derniers rayons orangés au milieu d’un ciel surréaliste qui passait souplement du pourpre au violet et parcouru de minces et timides nuages plutôt lavande.

Je ne reconstituerai jamais pleinement dans ma mémoire cette vision ; encore moins arriverai-je à lui rendre justice à travers des mots.

siberia-sunset

Le temps qui passe, le soleil qui se couche. Je suis d’une effroyable banalité et d’un sentimentalisme certain. Je suis encore en Sibérie pour deux semaines.

Photo prise ici, et la citation du titre de l’article vient de Lolita de Nabokov (écrit en anglais)

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Entretien avec ma grand-mère : une famille sous l’URSS

Numériser 6

Véra Stepanovna est née au village Beloyarskoye (environ 700 habitants) du Kraï de Krasnoyarsk, en 1934. Ce village a été crée au XVIIè siècle (conquête de la Sibérie), mais essentiellement peuplé en 1907 avec des Ukrainiens, et gens d’autres coins européens de l’Empire : le gouvernement tsariste a filé des lopins de terre en Sibérie à des paysans (« On les a pas forcés ; c’était dans leur intérêt on leur filait des terres »). C’est ainsi que les grand-parents de ma grand-mère, famille ukrainienne, sont arrivés depuis la région de Kharkiv. Ils ont construit leurs maisons et on commencé à cultiver leurs terres. Puis dans les années 30 des tas d’opposants Estoniens, Lituaniens etc ont été exilés là-bas par Staline ; ils étaient interdits d’être à moins de 100km des villes, du coup ils se retrouvaient dans des villages par exemple comme celui-ci, à environ pile 100km de Krasnoyarsk («  Non y avait pas de tensions « ethniques », c’étaient des gens très bien, on les acceptait très bien »).

Il y avait une école de sept ans dans ce village (pour finir l’éducation secondaire il fallait aller au village central du coin). Ma grand-mère et ses deux frères étaient élevés par leur mère pendant la guerre ; à ce moment le kolkhoze aidait beaucoup les femmes seules parce leur mari était à la guerre, mais après la guerre il était mort et les aides sont devenues insuffisantes. Donc la mère de ma grand-mère a embarqué ses enfants en ville à Krasnoyarsk parce qu’il y avait sa sœur ; c’était en décembre 1945.

« Pour aller en ville, la gare la plus proche était à Abakan, c’était à 90km, on les a faits en camion, il faisait -40, on a demandé à une maison sur le chemin de nous laisser entrer pour nous réchauffer, c’est la première fois que j’ai vu une ampoule électrique, j’ai demandé « Mais comment elle peut brûler sans kérosène ?? » » (puis le village a été raccordé à l’électricité en 1946-47, ils ont eu la lumière pour quelques heures par jour) (le village n’existe plus, il a été noyé par le Yenissei suite à l’installation de l’immense barrage de la région, ndlr).

« On vivait très bien à la campagne ; il fallait travailler au kolkhoze et sur le temps libre on cultivait des trucs pour nous, on avait un peu de bétail. Les parents se sont mariés en 1929. Papa était parti en ville pour travailler dans une usine de coupage de bois en espérant obtenir un appartement en ville. Pendant que papa n’était pas là, maman a élevé trois porcelets, les a vendus et a acheté la maison au village. Ensuite on a toujours eu du bétail : une vache, quelques moutons, des oies, des poulets. On avait notre propre lait, on faisait notre propre beurre, on avait tout, on vivait bien, ça c’était avant la guerre. Mais pendant la guerre on a dû tout bouffer : la vache, les moutons, ils ne restaient plus que les oies et les poulets. Je me demande où maman prenait la paille, c’était le kolkhoze qui lui donnait ?…

En partant avec maman on a pris notre vache Zor’ka, on est venus en ville, on a vendu la vache à l’abattoir, ce qui nous a suffi à vivre quelque temps, maman s’est vite faite embaucher à l’usine métallurgique ; mon grand-frère s’est fait embaucher à l’usine aussi à 15 ans, l’usine nous a tout de suite donné une chambre puis un appartement, on n’a pas dû attendre sur la liste d’attente pour avoir un appart parce que le chef de famille était mort à la guerre, mon frère allait à l’école du soir après l’usine, puis il a fait l’armée, s’est marié et est parti.

Moi j’ai fini l’école, je suis entrée à la fac de médecin, j’ai eu des notes pas mauvaises mais pas excellentes, peut-être que le papier comme quoi mon père était mort à la guerre m’a fait gagner quelques places au concours, je sais pas.

J’ai rencontré Valentin (mon grand-père, ndlr) en avant-dernière année d’école donc à 17 ans, on sortait ensemble (sans sexe !!) jusqu’en 1956, où on s’est mariés quand il est revenu de Léningrad, après avoir fini la fac d’artillerie. Il est venu travailler à l’usine d’armes de Krasnoyarsk, puis il a refait une formation pour monter en grade d’ingénieur militaire, toujours à Léningrad où je l’ai suivi pendant deux ans. J’ai adoré la ville, mais je me sentais toujours désolée face aux natifs de la ville parce qu’ils ont vécu la guerre d’une manière atroce (le siège de Léningrad, ndlr). Quand on y était la ville n’était pas encore réparée de la guerre, il y avait des trous dans les murs. Il y a des maisons à plusieurs étages où on se chauffait au poêle à bois !! D’ailleurs j’ai failli nous tuer en nous empoisonnant au monoxyde de carbone (ça n’avait rien à voir avec les modèles poêle du village, ndlr). Valentin se foutait de ma gueule « Tu débarques de Sibérie et tu sais pas utiliser un poêle à bois ».

Numériser 8

Moi : « En quelle année Staline est mort déjà ? »

Mamie : « 1953, on a tous pleuré, on nous avait appris à tous que Staline c’était notre fierté ! »

Moi : « Mais maintenant tu en penses quoi du fait qu’on t’apprenait ça ? Tu y crois toujours ?? »

Mamie : « Oui, parce que Staline a gagné la guerre !! Mais en vrai nous ce qui nous intéressait vraiment c’était les politiques sociales ; ma grand-mère n’a pu avoir une retraite qu’en 1955… »

Moi : « Et tu as senti une différence avant-après Staline ? »

Mamie : « Maintenant avec mes 80 ans d’âge… je me repasse tous les dirigeants et… au début on labourait encore avec des chevaux ; aux kolkhozes il n’y avait pas de salaire mais on était payés en bouffe pour les journées de travail (genre blé/patates), on récupérait de l’huile aussi, c’était de l’huile de chanvre, en tout cas au moment où on a quitté le village c’était encore comme ça. Les hommes en récupéraient plus que les femmes… Nous avec les trois enfants et le père mort à la guerre on avait des avantages. Enfin on n’était pas pauvres parce qu’on avait notre agriculture vivrière. Et après la guerre a tout détruit… Dans les années 30 en Sibérie il y avait encore de la malaria, puis les marais ont été asséchés. On nous donnait des terres… bref on n’avait pas à se plaindre : le gouvernement se souciait de nous ! On n’était pas pauvres au village, sauf les feignasses qui ne faisaient pas leur propre potager/bétail… »

Moi : « Mais c’est tellement un discours typique capitaliste les pauvres qui sont pauvres parce que ce sont des feignasses ! »

Mamie : « Ah ? Ah oui tiens. »

Moi : « Du coup tu as vu le monde changer et tu trouves que les dirigeants ça ne changeait rien ?? »

Mamie : « Non quand même sous Staline on était tendus parce qu’il ne fallait surtout pas dire de mal du régime, on était un peu flippés quand même, puis sous Khrouschev ça s’est vachement libéré quand même, et il y a eu les retraites. L’éducation et la santé c’était gratuit, mais les salaires étaient très très bas, j’ai commencé à travailler en 1960, je gagnais 72 roubles par mois (on me retirait 2 roubles « parce que je n’avais pas d’enfant » alors que j’avais déjà un fils !) »

Moi : « Et on pouvait acheter quoi avec 70 roubles ? »

Mamie : « Le lait coûtait 28 kopeks (0,28 roubles), et 24 kopeks le pain ; 2,40 roubles la bouteille de vodka, 50 kopeks la place de cinéma… Quand on est arrivés en ville en 1946 c’était les cartes de rationnement puis ça s’est arrêté en 1947 ».

Moi : « Et l’appart, la datcha, la voiture, vous les avez eus grâce à papi ? (il était à un poste à responsabilité militaire à l’usine d’armes) »

Mamie : « Oui comme il était militaire on nous a tout de suite donné un appart à 3 chambres. »

Numériser 5

Pour améliorer leurs conditions de logement, les gens se débrouillaient pour faire des échanges astucieux d’appartements, notamment pour organiser des cohabitations et décohabitations.

« Boris (le petit frère, ndlr) s’est vite mis à faire du foot et du hockey sur glace, il faisait de la compétition, il gagnait tout, on lui a proposé d’aller dans l’équipe de hockey de Alma-Ata, où il a fait des études de sport, puis il a été attaquant centre à l’équipe de hockey de Krasnoyarsk. Maman était supporter, on voyait le stade depuis nos fenêtres, elle adorait le hockey. Elle ouvrait le carreau en haut de la fenêtre, s’emmitouflait dans des vêtements d’hiver et regardait les matches ! (par -40 les fenêtres se couvrent de givre donc on ne voit rien dehors, donc il fallait ouvrir, ndlr) Il a fait une carrière de joueur de hockey, puis il s’est marié et sa femme a refusé qu’il voyage partout pour les championnats. C’était la fille du directeur de l’usine de frigos, du coup ce dernier lui a proposé un poste, il a donc fait carrière à l’usine, il a fini à des hautes responsabilités, les employé-e-s l’adoraient parce qu’il avait créé des trucs dans l’usine genre des coins repos pour les femmes (??). Mais Boris a eu une maladie (termes médicaux auxquels je n’ai rien compris, ndlr), et il est mort à 68 ans, bon les dernières années ils buvait pas mal aussi.

Grisha, le grand-frère, qui n’avait fait que 6 ou 7 ans d’école, quand il a eu une datcha il s’est révélé très fort en agriculture et a fait pousser plein de trucs et du bétail. Il faisait plein de lard avec ses porcs, c’est peut-être pour ça qu’il avait autant de sclérose et a fait plein d’infarctus dont un à 43 ans avec passage par état de mort clinique, puis il a vécu jusqu’à 68 ans quand même. Il est mort au milieu du champ. Sa femme et restée toute seule et maintenant elle est aux USA avec sa fille et la Alzheimer.

(il y aura, possiblement un jour, une suite à cet article)

Girls’ night out

On pourrait résumer cette soirée assez brièvement :
« Tu peux boire de la vodka comme ça sans rien, cul sec ?
— Oui, je peux s’il faut, enfin…
— OK, une bouteille de vodka siouplait ! »
(Aka le retour de la tante qui me faisait boire de l’eau de vie maison au village)

Ce soir je suis sortie au resto avec deux tantes, enfin deux cousines de ma mère, enfin niveau âge elles sont plus proches de moi que de ma mère : elles ont environ 30 ans chacune. Deux businesswomen, une patronne de salon de coiffure, et une patronne de magasin de de cosmétiques. C’est dingue, c’est hyper genré comme métiers, mais elles sont quand même entrepreneuses (OK et mères célibataires)…

On se retrouve au salon de coiffure de Nastia, elle demande à une de ses employées de « me faire une tresse » (résultat j’ai une construction sophistiquée sur la tête et j’ose pas la défaire pour aller me coucher). Ensuite on va au restaurant, il s’appelle « Feu et glace », si j’ai bien compris c’est parce qu’ils font du grill et du poisson à moitié décongelé. On commande à manger ; une de mes tantes se tient à leur régime commun (juste une salade), l’autre commande plein de bouffe sur un malentendu. Sur l’alcool, il y a cette conversation sur la vodka (« Non mais moi je préfère la bonne bière, le bon vin ou un bon cocktail… — OK, vodka ! On est en Russie merde ») (sachant que la tante qui conduit prend juste un verre de rosé ; la vodka c’était pour nous deux autres).
Il faut savoir que les Russes, avant de boire, disent à quoi ils-elles boivent, et après mangent quelque chose (« zakousivat’ », c’est à dire « mordre avec » ??) (d’ailleurs quand tu bois trop on ne te reproche pas d’avoir trop bu, mais de ne pas avoir assez mangé après chaque shot).

Ensuite on boit un dernier coup chez la tante qui ne conduit pas (du vin rouge qui sort du frigo, étonnamment potable), et celle qui conduit m’a ramenée chez moi.
Drinkin’ Russia baby.

Une île où on croise plein de spermophiles

Aujourd’hui pour une fois j’arrête de trasher l’urbanisme Sibérien, et je parle d’un truc cool.
En effet, Krasnoyarsk est située sur le fleuve Yenissei et en particulier à un endroit où il y a plusieurs îles, et ces îles sont plutôt aménagées en coins à loisirs qu’en centre-ville avec des bâtiments (contrairement aux îles de la Cité et Saint-Louis à Paris par exemple). Soit c’est parce que les terrains ne sont pas constructibles à cause des crues du Yenissei, soit c’est à cause du mot d’ordre « Gaspille de l’espace si t’es Sibérien ouay, pour montrer que c’est toi qu’as le plus gros territoire », je sais pas, les deux me paraissent également crédibles.

Voici donc une carte de Krasnoyarsk pour situer le truc :

carte

L’île la plus à l’ouest s’appelle « L’île des loisirs », il y a notamment pas mal d’équipements sportifs : un stade, des salles de sport (les grandes où les compétitions ont lieu), et des courts de tennis en terre battue (c’est là où j’y jouais, c’était cool. Bien sûr pour des raisons techniques liées à la neige ils ne servent que l’été…). Et depuis quelques années, la grande île plus à l’est, l’Île de Tatyshev, qui était restée un coin sauvage, a été amémagée en île pour se promener : des chemins ont été goudronnés pour marcher, faire du vélo et du roller.

Город с воздуха. Остров Татышева tatishev

Des tas de stands de location de vélos, rollers et autres équipements à roulettes (comme des genres de voitures où il faut pédaler à huit) ont ouvert. Par exemple cet après-midi mon père et moi on a loué des vélos pour 150 roubles soit environ 3€ chaque. La durée de la location est illimitée, mais le stand garde quand même tes papiers donc t’as pas trop intérêt à te barrer avec.

Ça c’est l’été. L’hiver, ça marche pareil mais avec des skis de fond et des patins ! Cela dit, même en été il y a des mordus de ski de fond qui, ne pouvant pas s’en passer, se promènent en roller-skis :

rollerski

L’île fait quand même bien 5km de long donc il y a de quoi faire des belles balades.

Ah oui et pourquoi je parle de spermophiles dans le titre ? En fait j’ai appris à l’instant que ces petits rongeurs mignons s’appellent comme ça en français !

suslik (1)

(En russe c’est souslik, ce qui est un chouïa moins ridicule. « Spermophile » du grec « qui aime les graines », super original comme manière de nommer un rongeur soit dit en passant)

Ce sont donc des genres de gros écureuils, mais ils ne vivent pas dans les arbres mais dans des terriers. Et donc ces bestiaux pullullent partout en Sibérie, et notamment sur cette île il y en a plein ; ils sont gros et n’ont pas peur des gens parce qu’ils ont l’habitude qu’on les nourrisse. Normalement c’est complètement sauvage et ça mord, mais depuis que l’île est devenue un haut lieu de loisir pour les habitants et que ceux-ci sont nombreux à y venir, les spermophiles locaux s’y sont habitués et viennent même manger dans les mains des gens !

suslik

Bref, un endroit sympa pour essayer de supporter la chaleur ambiante (plus de 30 degrés ces jours-ci ; on suffoque un peu).

On fêtait les trois mois du bébé

Sur ce blog, j’ai peut-être eu tendance à distiller une vision désabusée, voire négative, de la Sibérie. Je tiens à nuancer mon propos :

* * * 9 litres de bière pression, 5€ (et le paquet de clopes 1€50) * * *

 

Ceci étant dit, je peux passer au récit de ma soirée de ce soir. Une soirée ordinaire entre jeunes de la vingtaine, sur le bord du Yenissei.

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Je rentrais chez moi de la visite à un parent éloigné (un qui critique Poutine alors c’était cool). N’ayant guère envie de passer encore une soirée cloîtrée chez ma grand-mère à jouer à Questions pour un Champion en ligne, j’ai demandé à mon amie d’enfance qui habite près de chez moi ce qu’elle faisait ce soir. Elle m’a répondu qu’elle sortait avec des amis de son mec ; j’ai demandé à me taper l’incruste.
Je suis donc arrivée chez mon amie, suante (il faisait 10 degrés plus chaud dans le bus que dehors, et dehors il faisait 30 degrés. En fait je n’ai peut-être pas été assez négative dans mon article sur les transports). Cohérente avec la météo, j’arborais une mini-robe bustier. Première surprise, ma copine n’avait pas prévenu les amis en question, qui venaient en voiture, de mon incrustation (« Boah pourquoi ils seraient contre ? »). Elle était par ailleurs incapable de me dire quelle était la destination. Elle avait aussi enfilé une mini-robe (il faisait encore chaud même si c’était le soir). Les amis finissent par arriver. D’abord une première voiture, qui contenait un bébé de trois mois. Le chauffeur/papa nous engueule dès notre arrivée : « Vous êtes trop bonnes les meufs là, mais vous allez vous les peler et servir d’amuse-gueule aux moustiques !! ». En effet la destination était les rives du Yenissei, et ce fleuve est très froid même en été ; il fait donc très frais à ses abords, le soir d’autant plus. Pendant qu’il nous sermonnait, une deuxième voiture de jeunes parents est arrivée (mais sans leur gamine ceux-là). Ma copine et moi décidons de remonter chez elle nous changer ; on se fout à poil (je vous avais déjà parlé du peu de pudeur des Russes), elle me file les premières fringues qui lui passent sous la main : un pantalon rose et un T-shirt avec un chien marrant. J’ai l’air un peu crétin, mais me voilà mieux parée pour la météo et surtout les insectes affamés (« Vous êtes trop bonnes les meufs là, et là c’est parfait ! »).

Ensuite nous nous dirigeons vers un débit de boissons. Je manque, encore une fois, de m’évanouir à chaque manœuvre peu académique du chauffeur (personne n’était attaché dans la voiture sauf le bébé endormi dans son siège ; dans les 50 mètres qui séparaient l’immeuble de ma copine du premier feu rouge il est direct monté à 80 km/h…).
La maman du bébé de 3 mois décide de tout d’une manière monstrueusement efficace ; en deux temps-trois mouvements elle décide d’acheter 9 litres de bière pour les 5 qui vont boire (on peut prendre de la pression en bouteille à emporter ; pratique), des chips, des croûtons (gâteau apéro local), des cacahouètes, des sandwiches, des paquets de clopes et deux litres de coca (pour les conducteurs qui ne boiront donc pas ; me voilà déjà beaucoup rassurée quant à leur égard pour la vie d’autrui).
Nous nous dirigeons vers une destination qui change trois fois en cours de route (le bord du Yenissei oui, mais au fur et à mesure les gens qui prennent les décisions revoient leurs ambitions à la baisse quant à la distance à parcourir). Finalement au lieu de sortir à quelques kilomètres de la ville, nous nous posons encore dans la ville, mais sur une rive pas aménagée, une petite plage de galets bordée d’herbe, buissons et arbres (je rappelle qu’on est en Sibérie et donc qu’on gaspille de la place, par exemple en laissant des coins sauvages au milieu de la ville, parce que merde, on a de la place et pourquoi pas.).

Finalement nous nous installons là pour déguster la bière. D’une part, j’apprends (visiblement en même temps que ma copine grâce à qui je suis dans ce plan), que la raison de ce rassemblement est de fêter les trois mois du bébé (joyeux troismoisiversaire Sonia), et d’autre part, j’ai l’impression de gagner vingt points en langue étrangère « grossièretés » (on en reparle dans l’article sur mes origines sociales, mais mes snobs de parents et grands-parents n’en disent jamais, et comme je parle russe avec peu de gens en dehors de ma famille, j’en entends rarement. En Russie les gros mots sont plus « mal vus » qu’en France ; il est à peu près impensable d’en voir un à la télé par exemple).
Les gens font des blagues sur les origines des uns et des autres : ouzbek, ukrainien, bouriate.
(« Pudeur russe » encore) avec les trois autres filles on va bien pisser dans un buisson toutes ensemble.
J’ai l’impression de planer à des kilomètres des préoccupations des trois couples avec qui je suis : deux qui ont un enfant (et veulent un deuxième), un qui en prévoit un dans un futur proche. Je n’ai pas demandé leur âge exact, mais la copine avec qui j’étais a 25 ans, et son mec 30. Les autres doivent être dans la même fourchette. Le bébé dans la voiture ne s’est pas réveillé de la soirée. Finalement, c’était une soirée à s’émecher un peu la gueule tout comme en France, sauf les conversations sur les connaissances décédées dans des accidents de la route (« Elle était bourrée, elle a essayé d’aller pisser au milieu de la route et elle s’est faite renverser par une voiture à mort » oups. Vous connaissiez le proverbe : « Il y a deux problèmes en Russie : l’alcool et l’état des routes » ?).

Finalement une voiture me dépose chez moi à 0h30 ; j’ai passé un très bon moment. Ma grand-mère m’attendait, inquiète, n’osant pas aller dormir (bien que je lui ai bien dit que je rentrerais tard).

Après cette inauguration de la rubrique « article rédigé dans un état pas sobre », on attend donc toujours l’auto-analyse de mes origines sociales et l’article sur le rapport à l’alcool.

Une ville de trois fois la surface de Paris, sans métro

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Hier, je me suis embrouillée dans le système des bus, et j’ai mis deux heures pour me rendre dans le centre commercial où je voulais aller. Du coup je suis bien remontée ; aujourd’hui on va en profiter pour parler transports.

Pour arriver à Krasnoyarsk, pas de problème : il y a un aéroport, une gare (par où passe le Transsibérien), et des autocars assez bon marché pour les destinations pas trop lointaines (c’est à dire, en termes sibériens, ne se situant pas à plus de 1500km).
Par contre, c’est une fois arrivé-e en ville que le problème commence. En effet, comme je l’ai dit, la ville est extrêmement étalée, et on se demande ce que fument les urbanistes qui la construisent. Pour couronner le tout, il n’y a pas de métro (trop de corruption pour mener à bien le projet, qui a existé il fut un temps), et les tramways, en plus de ne desservir qu’environ un quart de la ville, ressemblent à des vieilles boîtes de conserve et marchent très mal.
Il ne reste plus que le transport motorisé à roues : voiture individuelle, et bus. Je vous le donne en mille : ville conçue n’importe-comment + aucune alternative à la route + gros fleuve et voies de chemin de fer à traverser = bouchons, partout. Au vu des problèmes de boue et de flaques, je pense quand même que la voiture individuelle est le moyen de transport le plus commode. La plupart des habitants pensent comme moi, mais pas tous ont les moyens de s’acheter un véhicule (en plus, la conduite reste très genrée masculine ; les couples ayant deux voitures sont extrêmement rares, les hommes auront plutôt tendance à « faire taxi » pour leurs femmes, demandez à mon père qui en une semaine, le soir après le boulot, a emmené sa meuf chez le coiffeur, le manucure, et le toiletteur pour son Yorkshire).
Et donc, toute la fraction de la population qui n’a pas les moyens de se payer une voiture (ou a peur de conduire, ce que je comprends au vu du style de conduite ici ; j’ai failli tomber dans les pommes à chaque fois que mon grand-oncle qui m’emmenait au village faisait un vieux dépassement sans visibilité ou dépassait un camion par la droite ; et c’est loin d’être le pire…), toute cette partie de la population, donc, prend le bus (les tramways circulent quasi-vides ; je pense que leurs jours sont comptés).

Les bus sont plus ou moins gérés plus ou moins individuellement de manière privée si j’ai bien compris ; il n’y a pas de régie des transports. Du coup, d’une part il faut payer à chaque fois que tu montes dans un bus (la ville commence tout juste à essayer de mettre en place un système pour des tickets avec correspondances). D’autre part, tu es censé-e savoir comment te rendre là où tu as envie d’aller. En effet, sur les arrêts de bus il n’y a quasiment aucune information. Depuis quelques années il y a heureusement, au moins, un site qui recense les parcours des transports, mais c’est assez récent, et une minorité a internet sur son portable.

Voici ce qui s’est passé hier : je veux aller à un centre commercial situé à l’autre bout de la ville. Je demande à ma grand-mère quel bus y va. Elle me dit « le 23 je suppose ». Je vais à l’arrêt de bus, prends le 23 dans le mauvais sens, m’éloigne de ma destination, sors sous une pluie battante, prends le 23 dans l’autre sens, roule une heure, comprends que le 23 ne va pas là où je veux, sors, attends 15 minutes, chope un bus sur lequel il est clairement écrit le nom du centre commercial où je voulais me rendre. Bon OK, j’ai été carrément teubé de ne pas vérifier le trajet sur internet avant de partir, et de ne pas demander conseil aux dames qui vendent les tickets dans les bus. Mais le fait est que le plan du trajet du bus, ainsi que la liste des arrêts, ne sont affichés ni aux arrêts de bus, ni dans tous les bus. Avec un peu de chance tu peux voir écrite sur un bus qui s’approche la liste des grands axes sur lesquels il passe, et des arrêts importants qu’il dessert, pour ainsi en 5 secondes décider si tu y montes. Mais le plus simple reste de demander à « quelqu’un qui sait » (famille, amis, gens à l’arrêt de bus, vendeuse de tickets).

Le trajet coûte, en ce mois d’août 2014, 19 roubles, soit au cours actuel 0.39€. Et oui, en 2014 il faut toujours acheter le ticket à une personne qui les vend dans le bus, profession quasi-exclusivement féminine. On donne 19 roubles en liquide ; la vendeuse donne un vieux ticket en papier, dont le design n’a pas dû évoluer depuis l’URSS.

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Bref, on est au fin-fond de la Sibérie, mais grâce à l’incompétence des pouvoirs publics en termes de transports en commun et d’urbanisme, on a tous les « avantages » des grandes villes, à savoir bouchons atroces et air pollué (OK, pour l’air les usines y sont aussi pour quelque chose, on va en reparler).

Autopsie d’un week-end ordinaire à la campagne en famille

J’ai passé ce week-end en famille, dans un village perdu au milieu de la Taïga. La Taïga, c’est cette immense forêt de cônifères qui occupe une bonne partie de la Sibérie (il y en a aussi en Scandinavie et au nord de l’Amérique du Nord). Je crois que c’est la forêt la plus vaste du monde, mais comme ce sont des cônifères (qui donc ne consomment pas du CO2 pour rejeter de l’oxygène), ça ne « nettoie » pas l’atmosphère, contrairement à par exemple la forêt amazonienne, alors tout le monde s’en fout.
À 1h30 environ de Krasnoyarsk, il y a un village où la famille de ma mère a des maisons en bois. Ma mère a un nombre élevé d’oncles, et une tante, et tous ces gens ont des maris/femmes, des enfants et des petits-enfants. Ce week-end on fêtait l’anniversaire d’un de mes grands-oncles, et on s’est tous retrouvés là-bas à cette occasion.
Je n’ai pas pris de photos (mon appareil est en train de décéder), mais voici une photo d’un autre village qui donne une assez bonne idée d’à quoi ressemble le lieu.

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Comme dans la plupart des villages Sibériens frappés par l’exode rural, presque tous les résidents permanents sont partis ; ceux qui ne viennent que le week-end sont désignés par le terme de « datchniki ». En effet, les datchas se différencient des « vrais » villages car celles-ci n’ont jamais été peuplées en résidences principales et ont été construites au XXè siècles directement à cet usage d’y passer par intermittence. Ce que le terme de « datchniki » recouvre, c’est que désormais la plupart des gens n’utilisent plus leur maison à la campagne que comme datcha.

Il n’y a pas l’eau courante (super quand tu as tes règles ! haha…) ; il faut aller chercher de l’eau au puits. En revanche, il y a l’électricité (ouf), mais on se chauffe quand même au bois. Pour se laver, une petite maison annexe est utilisée. On l’appelle « banya », c’est une sorte de sauna russe, où la tradition est de la chauffer à une cinquantaine de degrés, et d’y suer comme au hammam, avant de se fouetter avec des feuilles de bouleau (??!! c’est bon pour la santé paraît-il) ; aujourd’hui chez moi on a un peu la flemme alors on fait chauffer juste assez pour qu’il y fasse tiède et avoir de l’eau tiède pour se rincer la gueule ; ça se passe en prenant de l’eau chaude au–dessus du poêle, en la mélangeant avec de l’eau froide du puits, et en s’aspergeant avec ; c’est à peu près pratique quand on a le coup de main ; pour ma part ça fait des années que je ne me suis pas lavée dans ces conditions (suite entre autres à mes passages en Russie devenus rares, et au fait que le voisin a foutu le feu à la datcha qui appartenait à la famille du côté de mon père, mais c’est une autre histoire), du coup c’était un peu la galère. Cette fois je me suis lavée seule (vu que je me suis partie me coucher avant tout le monde), mais il faut savoir que, dans cette tradition de banya collective, normalement les Russes se font suer et/ou se lavent collectivement dans ces choses, tous les hommes ensemble et toutes les femmes ensemble (d’où peut-être leur pudeur plutôt absente entre gens du même sexe).

Ah oui et les toilettes sont en mode « cabane en bois au fond du jardin » au-dessus d’un grand trou creusé dans le sol, avec un plancher en planches de bois avec un trou au milieu (re-haha…).

Les occupations dans ce type de résidence secondaire relèvent principalement du travail domestique ; ma famille en parle comme « travail » mais vraiment en mode « travail à côté », travail–loisir pour le plaisir. Il y a un potager, avec des patates, des concombres, des courgettes, des tomates, du chou, de l’oignon, des framboises, et je dirais que le jardinage est la seule activité pas trop genrée (mises à part les fleurs, féminines). Le reste suit un partage genré des tâches extrêmement strict. Pendant que les femmes font la cuisine, le ménage et la vaisselle, les hommes coupent du bois, font des travaux, vont en forêt cueillir des framboises ou des champignons ou des pommes de pin, ou chasser. Ce qui est marrant c’est que les enfants sont associés aux activités plutôt masculines : ma cousine de 7 ans et moi nous sommes entraînées à tirer à la carabine sous la supervision de mon grand-oncle ; on emmène les enfants en forêt pour les opérations de cueillette… et avec l’âge les femmes se spécialisent dans les tâches domestiques liées à l’intérieur de la maison.

Aller dans la Taïga, c’est pénible. En fait ce ne sont pas les ours qui risquent de te bouffer… mais tu te fais agresser à mort par les moucherons et les moustiques. J’étais couverte de la tête aux pieds (filet sur le visage), mais les moustiques ont quand même bien pourri mes mains, que je n’avais pas voulu couvrir de produit anti-moustiques par peur d’empoisonner les champignons avec. Quant aux moucherons, qui n’a pas le visage protégé s’expose à en voir plein se suicider dans ses yeux et ses narines, un calvaire. Et encore, ce n’est pas la saison des tiques (qui transemettent des maladies graves en plus, les saletés).
Pour avancer dans la forêt, il faut essayer de regarder en permanence sous ses pieds (trous, branches, hautes herbes) et devant soi (sinon on se prend des branches dans le visage). Bref ce n’est pas de tout repos. Quant à moi, j’étouffais sous mes mille couches de vêtements (je me suis un peu trop bien couverte pour me protéger des insectes et de l’humidité des herbes). J’avais beaucoup de mal à avancer aussi vite que mon grand-oncle, qui gambadait aisément dans cet enfer tel un jeune cabri. Le lendemain, quand on m’a proposé d’aller chercher des framboises encore beaucoup plus loin dans la forêt, j’ai refusé tout net (et en plus, les grands-oncles qui y sont allés se sont ramassés une pluie diluvienne, quoique brève, sur le retour).

Et les ours ? En fait l’été ils ne sont pas agressifs ; on en croise très rarement, et quand c’est le cas ils n’attaquent pas car ils sont repus (les framboises et autres étant moins fatigantes à attraper que des humains). En revanche, quand un ours n’a pas assez mangé l’été avant de s’endormir, et que la faim le tire de son hibernation, il erre, affamé, sans aucune denrée autour… et là mieux vaut ne pas être sur son chemin. Mais là encore, c’est rare. Quoique dans ces cas d’ours errant l’hiver, ils peuvent aller jusqu’aux aux portes des villages voire des villes… mais ils ne font en général pas de victimes. Bref, nos ours Sibériens nationaux attaquent rarement des gens (et je n’en ai jamais vu en vrai dans la nature par exemple). En revanche il paraît que nos lynx sont très dangereux, à se jeter des branches des arbres et croquer le cou directement, mais c’est également extrêmement rare. Finalement se perdre en forêt est le danger le plus crédible.

Outre le travail domestique et la cueillette, nous avons fait une grande tablée de fête le samedi soir (après quelques verres dans l’après-midi…), une cousine de ma mère œuvrait très activement à verser à tout le monde des verres d’eau de vie maison dont elle avait acheté trois litres ; un grand-oncle extrêmement saoul m’a embrouillée pendant une demi-heure pour que je revienne à Krasnoyarsk travailler dans une grande compagnie pétrolière ; quand on lui a dit de s’asseoir de l’autre côté de la table pour qu’il me lâche, le grand-oncle assis à mon autre côté a développé son couplet christianno-communiste habituel (et de me citer des passages de la Bible qui auraient soi-disant préfiguré Le Capital de manière métaphorique… ah et il faut aussi savoir que les communistes dans la Russie contemporaine sont limite plus racistes que les partis d’extrême-droite). Lassée, je suis partie dormir. Le lendemain matin (après un petit déj accompagné de petite vodka), la situation a dérapé en scandale total quand on a parlé politique (les communistes-chrétiens c’est pas les pires ; il y a aussi ceux qui chantent des louanges à Poutine et assurent que ce n’est pas la télé russe qui diffuse de la propagande mais les médias occidentaux, entre deux remarques racistes et homophobes…), et ça m’a saoûlée bien plus que l’auraient fait quarante shots d’eau de vie.
Mais toute ma famille ne boit pas des petites vodkas ou de l’eau de vie trois fois par jour, comme tout le monde n’a pas des opinions politiques de merde (la génération plus jeune qui lit Internet est plutôt beaucoup plus opposante à Poutine), il se trouve que ce week-end j’étais seule contre tous ; c’est plus facile quand un membre de la famille résidant toujours là-bas dit la même chose que moi, car l’argument « c’est toi qui es lobotomisée par la propagande européenne anti-russe » ne tient pas.
Bref, je suis rentrée avec une gueule de bois monstrueuse, mais elle n’est pas due à l’alcool.

À l’avenir, entre deux articles factuels sur la Sibérie, je pondrai bien une petite ébauche d’auto-analyse, pour continuer sur le mode « Florence Weber de PMU », pour essayer d’expliciter, quand je parle de ma vie quotidienne là-bas, de quel milieu social je parle exactement.